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Lieux / Parcours touristique: tableau n°10 / Le cas particulier de Spontin

Les exactions commises par les Allemands sur leur passage vers Dinant

Le cas particulier de Spontin

Souvent, lorsqu’on évoque les « atrocités allemandes », on pense principalement à Andenne, Tamines et Dinant mais la « furie allemande » ne s’est pas uniquement déployée en ces endroits. Elle s’est répandue en fusillades, pillages et incendies dans toute la région de la Meuse. Les Allemands, arrêtés dans leur progression par les Français sur la Meuse du 15 au 23 août 1914, se vengent sur leur passage sur les civils accusés d’être des « francs-tireurs ».

Le 21 août, les troupes allemandes, qui doivent forcer le passage de la Meuse, pénètrent à Evrehailles où un incendie est déclenché. La nuit suivante, le petit village de Houx est saccagé, en même temps que la rue Saint-Jacques à Dinant : 39 maisons sont incendiées. Au matin du 23 août, les incendies s’allument dans tous les villages et détruisent à Yvoir, 17 maisons (l'abbé Grégoire, curé d'Yvoir, se souvient: "L’enfant qui l’accompagnait, André Verlaine, âgé de 14 ans, fut tué sur le coup"), à Sorinnes, toutes les habitations excepté l’église, le château et une ferme et également tout le hameau de Gemechenne

 

En retrait de la Meuse, à Spontin, les troupes allemandes s’y installent le 22 août et exigent nourriture et boissons. Les villageois répondent à leurs demandes sans se plaindre. Le 23 août, après des coups de feu inexpliqués qui tuent un major et deux soldats, les Allemands prétendent qu’ils ont été attaqués par des « francs-tireurs ». En peu de temps, les troupes allemandes mitraillent tout ce qui se trouve à leur portée, hommes, femmes, enfants, vieillards. Les soldats se servent même des fusils de chasse pour tuer. Les médecins extrairont plus tard chez certains blessés, nombre de plombs provenant de cartouches de chasse. C’est la fuite générale des habitants qui se cachent où ils le peuvent jusqu’à la tombée de la nuit, terrifiés par les soldats qui continuent leur chasse à l’homme. Durant cette journée du 23 août, le village sera presque totalement rasé : l’incendie des 128 maisons pillées, forme une colonne de feu qui éclaire les alentours. Plus de 40 habitants sont exécutés, dont le bourgmestre et le curé. Les hommes qui ont échappé à la tuerie sont emmenés comme prisonniers et entament une marche de la mort vers l’Entre-Sambre et Meuse.

Jean Germain et Marcel Poncin, descendants de survivants de ce jour tragique du 23 août 1914 à Spontin, jouent leur rôle de "passeurs de mémoire" en faisant resurgir leurs souvenirs familiaux. D'autres témoins, aujourd'hui disparus, nous ont transmis leurs récits, par le biais de l'enquête réalisée par le chanoine Schmitz et Dom Nieuwland dans le but de rassembler les "Documents pour servir à l'histoire de l'invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg". C'est le cas de Pierre Martin, garde-champêtre de Spontin.

Le jour de l’incendie de Spontin, le bourgmestre de Durnal, Edmont Capelle, aurait écrit ce poème[1], intitulé « Aux Boches », qui ne fut publié qu’en décembre 1918 dans le journal du canton de Ciney :

L’insolent étranger, affamé de pillage,

Est venu nous ravir nos chers héritages,

Les sanctuaires ont vu une nation maudite,

De nos autels sacrés, souiller les limites.

Allemagne sans cœur et Saxons dépravés

Brûlent et fusillent, pillent, jamais assez,

Nos prêtres, nos vieillards succombent sous leurs pas.

Au dehors, c’est le glaive, au dedans, le trépas.

Les enfants languissant de leurs malheureux pères

Doivent mais vainement, implorer le secours.

La faim les torturant sous les yeux de leurs mères

Est venue dessécher la rose de leurs jours.

Nulle oreille ne s’ouvre à nos voix lamentables.

Je trouve tous les cœurs cruels, impitoyables.

Mon Dieu, tu nous rendras la vie et l’espérance,

Oui, je serai vengé d’un perfide ennemi.

Tu l’entends m’insulter, tu vois son arrogance,

Son insolent orgueil sur ma chute affermie.

Lève-toi ; que ta foudre extermine ses crimes.

Lève-toi Dieu vengeur et frappe ces victimes

De ces mêmes horreurs sur nous tous déchaînés :

Les cruels ! Peuvent-ils être punis assez.

Point de grâce Seigneur : qu’à leurs pas attachée

Ta malédiction les poursuive en tous lieux,

Que, de la terre enfin, leur race retranchée

Disparaisse à jamais de la face des cieux.

Sur nous, fais luire un rayon de bonté

Car nous t’offrons des cœurs épurés par ta grâce

Rends à la Belgique cette sérénité

Cet éclat que les cieux empruntent à ta face.

À Durnal, après avoir détruit Spontin, les troupes allemandes, pour éviter d’être attaquées par des « francs-tireurs », enferment tous les hommes dans l’église. Durant la soirée, des soldats ivres venant de Spontin, tirent des coups de feu et sèment la panique parmi les femmes et les enfants restés chez eux. Déjà, le 22 août, les Allemands avaient failli fusiller cinq hommes suspectés d’avoir tiré sur les troupes allemandes. Le bourgmestre Capelle parvient non sans peine, à prouver leur innocence.

Le 24 août, les troupes allemandes quittent Durnal vers 6h du matin et se dirigent vers Dorinne où elles incendient le château qui auparavant avait été saccagé et pillé. Le 25 août, le curé Servais de Dorinne, accusé de motiver ses paroissiens de tirer sur les Allemands, est emmené, mains liées dans le dos, au Château de Weillen où il est jugé par un Conseil de guerre. Il sera acquitté grâce à l’aide de son défenseur, un officier allemand et de la gouvernante du château qui démontrèrent le non-sens des accusations à son égard.

Les 24 août et 25 août, à Surice, une cinquantaine d’hommes ont été rassemblés parmi lesquels le curé et ses confrères de Onhaye et Anthée, puis emmenés, au lieu-dit "Les Fosses" et exécutés en présence des femmes et des enfants, avant que leurs cadavres ne soient dépouillés. D’autres civils périront dans les 130 maisons qui furent incendiées par les troupes allemandes.

À Bouvignes, où 31 hommes ont été fusillés, l’église Saint-Lambert est détruite par des obus allemands lors des combats pour le contrôle des rives. Un officier allemand rend compte de l’attaque de ce village : « Nous pénétrons à Bouvignes, par une brèche pratiquée par derrière, dans la propriété d’un habitant aisé, et nous occupons la maison. À travers un dédale de pièces, nous atteignons le seuil. Là, le corps gisant du propriétaire. À l’intérieur, nos hommes ont tout détruit, comme des Vandales, tout a été fouillé. Au dehors, dans le pays, le spectacle des habitants fusillés, étendus par terre, défie toute description. La fusillade à bout portant les a presque décapités. Chaque maison a été fouillée dans les moindres recoins, et les habitants arrachés de toutes leurs cachettes. Les hommes, fusillés, les femmes et les enfants enfermés dans un couvent… ».

De nombreux autres villages seront victimes des mêmes exactions: Romedenne, Onhaye, Anthée, Sorinnes, Dourbes ont leurs victimes. Les troupes allemandes suivent ensuite les Français en retraite et commettront en France des crimes similaires. Avant de quitter le territoire belge, ils détruisent complètement le village de Frasnes-lez-Couvin et y tuent une dizaine de civils.

 

 

 

 

 

 

 


[1] Poème signée E.C, publié le 08 décembre 1918 dans le Journal du Canton de Ciney, n°2. 

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